Quand on publie une offre d’emploi ou qu’on analyse les chiffres du marché du travail local, la case « secteur tertiaire » revient systématiquement. Le problème, c’est que cette étiquette recouvre des réalités d’emploi radicalement différentes : un cabinet de conseil de trois personnes et un hôpital de mille salariés appartiennent tous deux au tertiaire. Comprendre ce que recouvre la définition du secteur tertiaire permet de mieux lire les données sur l’emploi et d’éviter les raccourcis.
Tertiaire marchand et non marchand : deux logiques d’emploi distinctes
Sur le terrain du recrutement, regrouper « le tertiaire » dans une seule colonne masque un écart structurel. Le tertiaire marchand (commerce, transport, hébergement, restauration, services aux entreprises) et le tertiaire non marchand (administration publique, enseignement, santé, action sociale) ne suivent pas les mêmes cycles.
Depuis 2024, la dynamique d’emploi diverge nettement entre ces deux sous-ensembles. Le tertiaire marchand réagit plus vite aux fluctuations de la conjoncture, tandis que le non marchand évolue au rythme des budgets publics et des besoins démographiques. Quand on lit un tableau de bord de la conjoncture de l’Insee, c’est la distinction marchand/non marchand qui porte l’analyse, pas le label « tertiaire » pris en bloc.
Pour quiconque travaille sur les politiques d’emploi ou pilote un plan de recrutement, cette séparation change la lecture des données. Un bassin d’emploi où le tertiaire non marchand domine (préfecture, CHU, rectorat) ne se comporte pas comme une zone portée par les services aux entreprises.

Taille des établissements tertiaires : un tissu très fragmenté
Les articles qui définissent le tertiaire listent souvent des métiers (consultant, infirmier, serveur). On passe à côté d’une caractéristique qui pèse lourd sur les conditions d’emploi : la taille des établissements.
Les données du fichier Flores de l’Insee montrent que le commerce, les transports et les services divers se caractérisent par une forte prédominance de très petits établissements, de un à neuf salariés. À l’inverse, l’administration publique, l’enseignement, la santé et l’action sociale concentrent une part élevée de salariés dans des structures de cent personnes ou plus.
Concrètement, cela signifie que :
- Dans le tertiaire marchand, on négocie souvent avec un gérant direct, les grilles salariales sont plus souples et les perspectives de mobilité interne limitées par la taille de la structure.
- Dans le tertiaire non marchand, les postes s’inscrivent dans des cadres statutaires ou conventionnels plus rigides, avec des processus de recrutement formalisés.
- La productivité, difficile à mesurer dans les services, varie fortement selon qu’on parle d’un cabinet comptable de cinq personnes ou d’un centre hospitalier régional.
Cette réalité du tissu d’établissements explique pourquoi la notion de « secteur tertiaire » reste trop large pour orienter une recherche d’emploi ou dimensionner une politique locale de formation.
Définition du secteur tertiaire et comptabilité nationale
En comptabilité nationale, l’économie se découpe en trois secteurs. Le primaire regroupe l’exploitation directe des ressources naturelles (agriculture, pêche, extraction). Le secondaire couvre la transformation des matières premières (industrie, construction). Le tertiaire englobe tout le reste, c’est-à-dire les activités qui ne produisent pas directement des biens matériels.
Cette classification vient de la loi des trois secteurs, popularisée au milieu du vingtième siècle. Elle reste la grille de lecture officielle utilisée par l’Insee pour ventiler la production, l’emploi et la croissance par grands ensembles d’activités.
Ce que le code NAF apporte de plus précis
Le code NAF (nomenclature d’activité française) découpe le tertiaire en dizaines de divisions : hébergement-restauration, information-communication, activités financières, activités immobilières, services administratifs, santé humaine, arts et spectacles. On passe d’une catégorie fourre-tout à un outil opérationnel qui permet de comparer des données d’emploi entre territoires ou entre périodes.
Quand on cherche à comprendre où se créent les emplois, le code NAF est plus utile que l’étiquette « tertiaire » prise isolément. Un tableau de données Insee ventilé par division NAF révèle, par exemple, que la croissance de l’emploi dans les services aux entreprises ne compense pas forcément un recul dans le commerce de détail, même si les deux relèvent du tertiaire marchand.
Tertiarisation de l’économie : ce que cela change pour l’emploi
La tertiarisation désigne le basculement progressif de l’emploi et de la production vers les services. En France, le tertiaire représente aujourd’hui la très grande majorité des emplois salariés, loin devant l’industrie et l’agriculture.
Ce phénomène a des conséquences directes sur le marché du travail :
- La part du travail à temps partiel est plus élevée dans les services que dans l’industrie, notamment dans l’hôtellerie-restauration et le commerce.
- Les qualifications demandées couvrent un spectre très large, du poste non qualifié en logistique au poste hautement spécialisé en ingénierie informatique.
- La mesure de la productivité, centrale dans l’industrie, pose des problèmes méthodologiques dans les services (comment quantifier la « production » d’un enseignant ou d’un travailleur social ?).
La tertiarisation ne signifie pas que l’industrie disparaît. Elle indique que la valeur ajoutée et l’emploi se déplacent vers les activités de services, y compris au sein d’entreprises industrielles qui externalisent la maintenance, la comptabilité ou la communication.
Emploi tertiaire et disparités territoriales
Sur le terrain, la répartition du tertiaire n’est pas uniforme. Les métropoles concentrent les services à forte valeur ajoutée (conseil, finance, technologies), tandis que les villes moyennes et les zones rurales dépendent davantage du tertiaire non marchand, porté par les services publics et la santé.
Lire un tableau de l’emploi par secteur sans tenir compte de cette géographie conduit à des conclusions faussées. La notion de tertiaire n’a de valeur analytique que si on la croise avec la taille des établissements, la distinction marchand/non marchand et le territoire concerné.

La définition du tertiaire reste un point de départ utile pour situer une activité dans le paysage économique. Elle ne suffit pas à comprendre les dynamiques réelles de l’emploi. Pour aller plus loin, on gagne à descendre au niveau des divisions NAF, à séparer marchand et non marchand, et à rapporter les chiffres à la réalité locale du bassin d’emploi qu’on observe.

